La Peur - Fragment d’horizons contrariés
Ici, il n’est pas question de cette peur soudaine, inattendue, celle qui nous tombe dessus sans prévenir et qui peut tout aussi bien, dans l’instant, nous faire réagir, fuir, ou nous figer.
J’aimerais plutôt évoquer ces peurs d’arrière-plan.
Celles qui s’installent lentement.
Les silencieuses.
Les sournoises.
Ces peurs qui mettent parfois des années à s’installer, s’insinuent peu à peu en nous jusqu’à nous faire perdre pied, le goût des choses, nous éloigner de ceux qu’on aime ou, dans tous les cas, nous faire profondément douter de nous-mêmes.
Le sujet est immense et revêt tant d’aspects qu’un livre entier ne suffirait probablement pas à en faire le tour. Mais je vais tenter ici de ne pas trop m’évaporer.
Ces peurs touchent nos sens et c’est souvent par eux qu’elles nous atteignent.
Celle de la mort, ingurgitée à micro-doses jour après jour, nous fait perdre quantité de choses. En nous éloignant peu à peu de certains excès, du pire comme parfois du meilleur, elle nous assagit, nous ralentit, jusqu’à finir par nous transformer en des êtres recroquevillés, passant le plus clair de leur temps à justifier leurs positions.
La peur de ne pas être à la hauteur.
Celle de souffrir.
La peur du rejet.
Celle du regard des autres.
La peur de l’étranger, du différent, du voisin, du vide, du manque ou du silence, de l’échec et même parfois celle du bonheur lorsqu’il devient trop beau pour nos limites.
Et puis il y a cette peur étrange de l’enfermement, qui possède justement cette particularité de nous enfermer nous-mêmes.
Tout cela commence très tôt.
Une paire de baskets.
Une marque.
Un groupe.
Le maillot jaune à truc ou celui-là, bleu, à machin.
Très vite, on cherche à appartenir. À rejoindre un clan, un groupe, à se construire une identité capable de nous rassurer. Et plus on grandit, plus ça se développe.
Adolescent, sans véritable carapace, on s’en fabrique une collection toute entière.
Puis on devient adulte et c’est là qu’il faudrait avancer. Depuis chacun sa tour de Pise, on pose les repères. Toujours plus loin. Toujours plus haut. Toujours plus vite. Avec cette tendance étrange à placer l’objectif si loin qu’on est presque certains de ne jamais l’atteindre.
Alors on avance.
On achète.
On se compare.
On construit.
On s’équipe.
On se protège.
On se méfie.
Et peu à peu, pendant qu’on regarde la mouche qui tourne autour de la lampe, l’horizon s’évapore.
La peur, elle, si t’es bon client, tu la trouves partout.
Dans les discours.
Dans ton écran.
Dans la publicité.
Dans les rapports humains, les chiffres ou la médecine.
Dans ta réussite et cette injonction permanente au bonheur.
Dans cette obsession de la démonstration, de la preuve, de la maîtrise.
Je pourrais encore la lister, l’identifier ou la dénoncer. Mais normalement, le décor est planté et vous avez probablement saisi mon propos.
La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas là face à la Joconde ou quelque image figée impossible à modifier. Chacun, s’il le souhaite, peut agir et limiter peu à peu son emprise.
Si on compare la vie à une rivière, le premier pas consiste peut-être simplement à remonter la berge, identifier ses grandes sources. Observer le paysage, sentir où on est bien, où on l'est moins, ce qui nous ferme ou obscurcit le regard.
Puis, peu à peu, apprendre à jouer au bord de la rivière.
S’éloigner de quelques sources pour en découvrir d'autres, plus joyeuses.
Faire de la place.
Retrouver le goût du silence, la place du doute, celle du mouvement, s'amuser de vivre.
Facile à écrire.
Un peu plus complexe à mettre en œuvre.
Mais puisqu’on dit de la peur qu’elle n’enlève pas le danger, et de certaines choses qu’il suffit de ne plus les acheter pour qu’elles cessent de se vendre... et que nul ne gagne qui ne joue pas…
Et surtout, puisqu’ici il n’est pas question d’argent mais d'y gagner de l'intérieur, pourquoi ne pas tenter une partie en remontant un peu le courant?