La peur — Fragment d’horizons contrariés
Celle à laquelle je pense, ce n’est pas la soudaine, l’inattendue, celle qui nous tombe dessus et qui, dans l’instant, nous pousse à réagir, fuir, ou nous fige.
Plutôt celle d’arrière-plan.
La silencieuse.
La sournoise.
Celle qui,
par tous les pores,
jour après jour,
à micro-doses,
nous pénètre.
S’installe.
Jusqu’à nous faire perdre pied,
le goût des choses,
nous éloigner,
de ceux qu’on aime.
Douter de nous-mêmes.
Peur de la mort.
Peur de l’excès.
Pour le meilleur,
on ralentit,
on se recroqueville.
Escargot.
De la hauteur,
on a peur.
De souffrir,
du regard des autres.
Enfermement.
De l’étranger, du différent et du voisin.
Du vide au manque et au silence.
Échec.
Depuis chacun sa tour de Pise,
on place les repères.
Plus haut.
Plus vite.
Et l’objectif, on le met si loin qu’on ne pourra plus l’atteindre.
Alors on avance.
On achète.
On se compare.
On a peur.
On construit.
On s’équipe.
On se protège.
On se méfie.
Peu à peu, pendant qu’on regarde la mouche autour de la lampe, l’horizon s’évapore.
La peur, elle, si t’es client, ne te lâche pas.
Dans les discours.
Sur ton écran.
Carnet de santé,
publicité,
rapports humains.
Ta réussite et ton bonheur.
Maîtrise.
Pétage de plombs.
Bobo,
dodo.
Un escargot à la rivière
remonte la berge.
Il prend la pluie.
Une herbe.
Une herbe.
Une fleur.
Une herbe.
Les couleurs changent.
De tes eaux noires, tu perds la trace.
Le ciel est bleu.