Michel Bouard / Fragments

La station thermale

Texte

LA STATION THERMALE — Fragment d'une mémoire de l'eau

J'aime la station thermale. Ses ruptures, ses reliefs, ses alliances improbables.

Son charme désuet, naturellement, éloigne le voyageur pressé. Elle impose son rythme et donne le ton. Ici, on trouve bien sûr la mode et ses standards, mais aussi l’original, le discret comme l’exubérant.

C'est musical, une station thermale. À l’image de ces synthés aux sons venus d'hier et de demain.

C’est floral, aussi, une station thermale. Et on peut y aller doucement, profiter d’un banc, d’une ombre, flâner dans les parcs, découvrir un jardin ou quelque passage dont elle regorge. Les fleurs, ces reines de beauté dont la vie entière semble vouée à la séduction, occupent ici une place particulière.

Minérale, bien sûr. Riche de ces merveilles infinitésimales qui, au fil des siècles, nourrissent l’eau et façonnent son caractère. Chaque source possède sa personnalité. On ne la reproduit pas. On ne la fabrique pas. On la découvre.

Alors, chez vous, je ne sais pas, mais chez moi, ça pétille.

La pierre aussi, ici, ne semble pas cheminer comme ailleurs. Il suffit de lever les yeux. Observer les façades, les immeubles, un détail. L’ancien côtoie le moderne dans une harmonie des plus surprenantes. Mariages improbables, pour le meilleur ou pour le pire, mais en volutes et reliefs.

Le commerce lui-même n'échappe pas à la règle. Il subsiste ici quelques îlots de résistance de l’enseigne indépendante. De vitrines surprenantes en boutiques improbables, on ne manque jamais d'y croiser quelques personnages hauts en couleur.

Théâtrale, je ne sais pas. Originale et imparfaite, certainement. Avec son histoire, son caractère, ses habitudes, quelques cicatrices et cette façon si personnelle d'occuper le territoire.

Lumineuses et mondaines, tournées vers demain, certaines assument pleinement leur notoriété, quand d'autres, toujours à l'état sauvage, demeurent protégées par les arbres et les reliefs alentour.

Toutes demeurent fidèles à l'essentiel : la source.

Comme si leur cœur battait une mesure différente.
Une mesure propre.

L'art lui-même, tout comme ses habitants, semble y trouver sa juste cadence, son chemin.

J'aime cette liberté.
Cette possibilité d'exister sans avoir à démontrer.

Mais le plus beau dans tout ça, le plus rare, c’est que la station thermale, elle prend soin.

Depuis des siècles, ses eaux attirent celles et ceux qui viennent chercher un soulagement, un mieux-être ou simplement un peu de douceur.

Et si c’était ça, le secret.

Comme si cette vocation à réparer, à faire du bien, en avait peu à peu imprégné les murs, les arbres, les promenades, jusqu’à en transformer l’atmosphère elle-même.

Je trouve ici partout quelque chose d'émouvant.

Un hôtel.

Une façade.

Un escalier.

Une verrière.

Un jardin.

Rien n'est figé.

On y lit la vie.

Et ça respire.

Comme ces personnes qui deviennent, avec le temps, plus belles encore.

Dans ce monde fasciné par la jeunesse, la nouveauté et la vitesse, la station thermale me rappelle qu'il existe d'autres façons d'avancer.

D'autres façons de vieillir.

D'autres façons de réussir.

Sans courir.

Sans lutter.

Sans chercher à dépasser.

Trouver sa mesure.

Comme ça.

Comme une mémoire de l'eau.